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Samedi 2 juin 2012 6 02 /06 /Juin /2012 06:14

endoumeIl s’était mis au lit, avec les gestes un peu secs et routiniers qu’ont les célibataires et en pensant qu’il n’avait rien de plus utile à faire.

Il ne s’était pas endormi tout de suite, à cause de la chaleur. Fenêtre ouverte ou fenêtre fermée, cela revenait au même mais il préférait ouverte, pour écouter au loin les bruits de la ville qui étaient toujours discrets en été. La chambre sentait l’essence de citronnelle, qui repoussait plus efficacement les moustiques que les oranges percées de clous de girofle.

   

Citronnelle, cela l’amenait à repenser aux remèdes de bonne femme qu’employait sa grand-mère. Les frictions aux camphre pour les contusions, la vaseline goménolée pour désencombrer le nez, la quintonine avec son goût amer – à chaque mal sa solution de fortune.


   L’été, pour ne pas être ennuyée par les guêpes dans la maison, elle disposait un peu partout dans le jardin des petits flacons de verre remplis d’un fond d’eau sucrée, de sic orange ou de pschitt citron, trois ou quatre centimètres pas plus. Elle lui avait expliqué que les guêpes trouvaient toujours l’entrée mais jamais la sortie et qu’elles finissaient noyées par gourmandise.
 

 

Dans l’ensemble, la méthode donnait de bons résultats ; les guêpes jugeant qu’il y avait duquintonine sucre en abondance dans le jardin n’avaient pas souvent l’idée d’entrer dans les pièces de la maison. Un été cependant cela avait failli très mal tourner. Elle avait dû forcer la dose ou verser dans les flacons une mixture savoureuse particulièrement attirante, un mélange qui leur avait tellement plu qu’elles avaient fini par construire leur nid dans le jardin, tout près de la maison.

 Elle avait bien vu l’entrée du nid, le long du mur à gauche du pied de dahlia, et pensait qu’il suffirait d’y verser un peu d’eau bouillante pour les étourdir. C’était ce qu’elle était en train de faire au moment où il était arrivé, elle tenait encore la bouilloire dans la main, et quelle chance inouïe elle avait eue, parce que s’il n’était pas venu lui rendre visite ce jour-là elle aurait sans doute continué à verser sans voir l’essaim qui venait dans son dos. En une fraction de seconde ils s’étaient retrouvés encerclés. Dix guêpes d’abord, puis le double, elles venaient de toute part, mauvaises, puis … Est-ce qu’il ne lui avait pas sauvé la vie en lui disant de lâcher sa bouilloire et en la tirant de force à l’intérieur de la maison ? Sur le moment il ne s’était pas posé la question mais maintenant il se disait que oui, peut-être. Ils s’en étaient tirés à bon compte, sans la moindre piqûre – un miracle.

 

En fin de compte, les remèdes de bonne femme l’avaient fait tenir longtemps. On pouvait dire qu’elle avait eu une belle vieillesse, une vieillesse de petite dame à la silhouette mince et agile, qui mangeait raisonnablement et buvait peu – de temps en temps un verre de Bénédictine ou de Chartreuse le dimanche.

 

Des malaises passagers, elle en avait bien quelques uns. Lorsqu’elle descendait faire ses provisions au village, elle n’oubliait jamais de mettre dans son cabas noir un sucre enveloppé dans un mouchoir et un flacon de liqueur spéciale contre les vertiges. Et bien sûr, elle faisait de même en allant à la messe, sauf que le flacon, chaque dimanche matin, elle le mettait alors dans son sac à main.

 

image pieuseLa liqueur, elle s’en était servi pour la dernière fois l’après-midi d’un premier septembre, l’année où il rentrait à l’université, précisément la veille du jour des inscriptions. Elle remontait du village à pied. C’était juste en bas de la côte, cent mètres de plus et cela se serait produit chez elle. Il était tout seul chez ses parents ce jour-là, la fermière devant chez qui c’était arrivé était venue le prévenir en 4L et avalait la moitié de ses mots – le reste du temps aussi on avait du mal à la comprendre tant elle avait un débit important, mais là c’était pire, une crue de paroles, et en plus elle pleurait.

 

 On attendait les secours, c’était l’heure où les gens rentraient de la plage, une voisine qui en arrivait justement lui avait glissé une serviette de bain pliée sous la tête, pour que ce soit moins dur. Elle se trouvait allongée sur le dos dans la position même où elle était tombée, le visage reposé comme si elle faisait la sieste. Elle avait quand même dû sentir le malaise arriver parce qu’elle avait eu le réflexe de déboucher le flacon. Elle le tenait encore dans la main, le sucre était tombé sur la route en se cassant en deux morceaux et quelqu’un lui avait tendu le mouchoir qui s’était envolé dans un buisson quelques mètres plus loin. C’était trois semaines après l’épisode des guêpes. Il n’avait pas eu de chagrin intense parce que la mort avait frappé vite et bien, et parce que sa vraie vie à lui était sur le point de commencer.

Par kranzler - Publié dans : Extraits de ... - Communauté : ARCHITECTES D'INTERCOEURS
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Vendredi 1 juin 2012 5 01 /06 /Juin /2012 07:11

plage 5 

 - Ca fait partie des habitudes qu’on ne peut pas changer. Mais ça ne me dérange pas parce que c’est joli, l’Auvergne.

- C’est Clermont-Ferrand même ?

- Non, plus au sud. Dans le Cantal. Un tout petit village, Fontanges. Mais le nom ne vous dit sans doute rien.

-Non, c’est vrai. Mais c’est un joli nom.

- Nous y allons toujours début août parce que c’est l’anniversaire de mon mari et de sa jumelle. Ils sont très liés. C’est pour ça que vous ne m’avez pas vue. Ni ici, ni au marché. D’ailleurs, je voulais vous demander. Les deux enterrements qu’il y a eu juste après notre retour, le lundi et le mardi, vous savez qui c’était ? Ce n’est pas que je sois très curieuse mais des fois, quand ce sont des gens qu’on connaît, on aime bien savoir.  

- Celui où il n’y avait personne, c’était la vieille Leroux. Je sais bien, vous allez dire que ce n’est pas très charitable de parler comme ça. Mais la vieille Leroux, personne ne pouvait la sentir. Vous voyez la ferme sur la route des Six Chemins, entre le cromlech et le tumulus ? Et bien c’était à elle avant. Et personne n’a oublié comment elle s’est comportée pendant la Guerre. Le beurre, les œufs, le cochon – elle vendait uniquement aux allemands. Pour nous, il n’y avait jamais rien. Alors je ne vais pas pleurer. Et je vais même vous avouer qu’elle avait un surnom. Petites Bottines. Parce qu’elle en portait toujours, des bottines toutes serrées, pour tenir en équilibre avec ses jambes toutes maigres et son gros ventre.

- Et l’enterrement du mardi ?

- Le mari de madame Machère, je ne sais pas si vous connaissez.

- Machère, juste en face du monsieur qui a remporté le concours de la plus belle maison fleurie ?

- Oui, c’est ça. Sauf que chez Machère, il n’y a pas de jardin. Seulement un potager. Et c’est justement là que sa femme l’a trouvée. Congestion cérébrale. Il était tombé dans ses haricots...

Par kranzler - Publié dans : Faits et Gestes - Communauté : ARCHITECTES D'INTERCOEURS
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Mercredi 30 mai 2012 3 30 /05 /Mai /2012 13:00

pp

Pour ses amis, j’étais un de ses amis. Parfois, lorsqu’il avait envie que les choses sonnent vrai, il leur expliquait que nous avions sympathisé un matin très tôt en faisant notre footing autour du Parc de Procé. Lui dans un sens, moi dans un autre, jusqu’au jour où nous avions décidé de faires foulées communes. Douze kilomètres deux fois par semaines.

Personne ne lui posait de questions. Lorsqu’il y avait dîner chez lui, personne, au moment de partir, ne semblait s’étonner que moi je ne parte pas. Et qu’il ait quarante et un ans et moi vingt-six ne choquait pas.

La voisine qui habitait le duplex au dessus de son appartement avait probablement compris. Je me rappelle l’avoir croisée un soir que j’arrivais vers les vingt et une heures. Une grande bourgeoise divorcée et provisoirement ruinée, dans le genre Stéphane Audran ; elle descendait les poubelles, impeccable, peut-être un peu trop plâtrée, vêtue d’un grand machin en soie rose qui descendait très bas. J’ai bien aimé son sourire un peu trop élégant mais néanmoins amical, sa façon de me parler de rien et de tout sur un ton neutre et naturel. J’ai pensé, peut-être en la surestimant, qu’elle avait le tact de me faire comprendre que nos petites affaires ne la regardaient pas.

C’était toujours lui qui m’appelait. Qui me disait quel soir venir. Cela l’ennuyait, nos petites affaires, parce qu’avant moi il n’avait connu que des femmes et estimait qu’il était à présent urgent pour lui d’avoir de la descendance. Cela lui pesait parce qu’il tenait à moi sans ignorer qu’il avait tardé à faire le grand mariage auquel il était destiné, lui, le plus beau célibataire en ville. J’ai du être un poids pour lui certains jour. Une sorte d’énorme imprévu.

Pour quelqu’un de son milieu, il était remarquablement simple. Lorsqu’il m’appelait à la librairie pour me dire qu’il passerait me chercher à l’heure de la fermeture, il me disait souvent qu’il m’attendrait dans la ferraille, et que c’était à moi de la trouver. Ce qui signifiait que, dans ce fouillis de petites rues serrées, il m’appartenait de trouver à quel emplacement au juste il était parvenu à garer la Jaguar. En cas de force majeure, il utilisait la Mercedes noire qui elle n’avait pas de surnom. Le bigorneau, plus manœuvrable, était le sobriquet de la Fiat 500 à l'intérieur duquel mes genoux me touchaient le menton. Mais ce que je préférais avant tout, c’était aller chez lui en marchant : cela me semblait plus anonyme, plus adapté à mon mode de déplacement.

 

 

* * * * *

 

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J'ai toujours su – puisqu’il ne m’a jamais rien caché – qu’il finirait par rencontrer une occasion et, seulement aujourd’hui, avec le recul, je peux parler de ces soirs où il ne me téléphonait pas. Loin d’être amusant, tout cela. Il arrivait que je sorte, la nuit, n’importe où et dans n’importe quel but, puis que je rentre au bout de deux heures, espérant être surpris à mon retour par le voyant lumineux du répondeur – une machine infernale, quand j’y repense. 


Un dimanche soir, alors que je rentrais d’un week-end passé chez mes parents, il m’informa en toute franchise qu’il venait d’arriver à ses fins. Il l’avait rencontrée la veille, après avoir longtemps prospecté, et estimait qu’il était de son devoir de m’informer qu’à dater de ce jour Elle était devenue sa priorité. Que je me mette à sa place : le temps pressait et d’après ce qu’il avait pu juger elle possédait tous les critères que lui-même avait fixés comme indispensables à une relation amoureuse.

Que pouvais-je, contre autant d’atouts ? Pour commencer, elle était encore assez jeune et en âge de procréer – un domaine où je me voyais mal la concurrencer, soyons honnête. Son physique ? Agréable sans être remarquable ; pas de défauts et en même temps rien d’époustouflant. ; ce qui – a priori – semblait le rassurer puisqu’une beauté supérieure aurait sans doute fait perdre la tête à d’autres hommes, et, pensait-il, ce n’était pas un mince avantage cette question d’éventuelles rivalités qui paraissait ne pas devoir se poser. Enfin, elle avait également une situation, un métier scientifique pour lequel elle se passionnait et donc on pouvait logiquement penser qu’elle n’avait rien d’une femme intéressée.  

 

 

* * * * *

 

 

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Je ne pense pas l‘avoir jamais détestée, ni avoir éprouvé à un quelconque moment le besoin impérieux de la gifler  - jamais vraiment en tout cas. Puisque j’avais accepté les règles du jeu, il me fallait aussi supporter qu’elles me soient devenues défavorables.


Tout de même, si : quelque chose dans cette affaire m’effrayait. C’était ma colère lorsque je pensais que désormais c’était à Elle qu’il servait de chauffeur dans l’une ou l’autre des deux limousines. Car enfin, à quoi pouvait bien servir d’avoir une douze cylindres bleu pétrole si c’était pour y transporter une femme qui n’avait rien de renversant ? Et cette peur que j’avais de les croiser en ville, la peur de ne pas me contrôler et de me mettre à cracher par terre, comme un voyou.


La pauvre, pensais-je souvent. La pauvre, et j’avais sincèrement pitié d’elle car il y avait ces choses qu’elle ne savait pas. En semaine, pendant qu’elle travaillait entourée d’insectes morts dans son musée parisien, rien ne lui permettait de savoir que je reprenais secrètement et mes droits et ma place dans la chambre où elle apprenait sans génie son futur rôle de mère et d’épouse. Je savais, tandis qu’elle ne savait pas, et son ignorance me rendait parfois triste – pour Elle.


Le second, voilà ce que j’étais devenu – sans m’en étonner ni en être choqué puisque j’avais été prévenu que cela finirait ainsi. Si j’aimais ce statut de partenaire qui venait sur convocation, les jours où il y avait feu vert ? C’était cela ou bien rien ; je m’en accommodais donc sans avoir d’autre choix, et les mois passant peu à peu les choses cessaient d’êtres plaisantes. Le soir en arrivant, je continuais à croiser dans le grand escalier la voisine du premier étage. Rien ne semblait avoir changé : ni l’ennui qu’elle avait de devoir descendre elle-même sa poubelle, ni sa condition de bourgeoise ruinée habillée de soie rose. Elle était comme je l’avais toujours connue : trop habillée pour la circonstance, avec cette bouche un peu tombante des femmes qui ont connu de meilleurs moments. Elle aussi, elle savait. Et cela semblait la rendre triste – pour moi  - comme si elle devinait sur mes épaules le poids d’une géométrie devenue trop compliquée.


La dernière fois, la dernière nuit, ce fut très simplement un milieu de semaine à la sortie de l’hiver 1989. Tout ce que je veux dire est que j’étais très calme, et que je pensais que les histoires d'amour en parallèle devraient être rangées comme un tableau de Mondrian. Je crois me rappeler que c’était une belle nuit franche et étoilée, idéale pour s'extirper d'un appartement, et ce dont je suis certain c’est que tandis que je m’habillais dans le noir tout me paraissait enfin ridicule. Dans le salon, au dessus de ma tête, je pouvais enfin toiser l’énorme lustre de Murano – qui n’était finalement qu’un objet  voyant pesant son quintal de verroterie  merdique.


La suite fut très simple. Il y eut, quelques mois après,  un changement de pays et il y eurent ensuite les contraintes d’une nouvelle vie à l’étranger qui font que deux ans passent plus vite que trois mois d’agonie. Il y eut surtout un matin très spécial, un matin qui n’avait rien d’extraordinaire mais qui était ce matin où je compris que j’avais guéri. Je ne sais pas pourquoi ce fut ce matin-là et pas un autre.


Lui ? Je dois encore dire quelques mots à son sujet. Dans le milieu des années quatre-vingt-dix, alors que j’étais de passage à Nantes pour les vacances, nous nous sommes un peu rencontrés et nous avons un peu parlé. A son initiative ou à la mienne, je ne sais plus et peu importe. Il voulait me dire qu’il avait la chance d’être l’heureux père de deux adorables petites filles qu’il voyait principalement le week-end et durant une moitié des vacances car elles vivaient avec leur mère, à Paris. Cela n’avait pas été simple, tout avait fini dans un grabuge épouvantable mais avec ce divorce qui venait enfin d’être prononcé les choses avaient repris une tournure plus saine et plus vivable. Il voulait aussi et surtout me dire que les petites s’habitueraient certainement très vite à moi si j’acceptais de venir vivre avec lui. Après lui avoir répondu non, je me rappelle avoir marché un long moment sous la pluie tiède. Je n’avais jamais autant souri.

 


                                                                                                                                                                                  Note importante : la phrase « je pensais que les histoires d'amour en parallèle devraient être rangées comme un tableau de Mondrian » est  de Syluanis, que je suis très fier de citer ici.

 

 
Par kranzler - Publié dans : La garçonnière - Communauté : ARCHITECTES D'INTERCOEURS
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Mercredi 30 mai 2012 3 30 /05 /Mai /2012 05:18

TO CATCH A THIEF-19   

- Vous n’allez pas vomir dans la voiture, au moins ? Ni faire votre chochotte ?

- A priori non.

- C’est tous les combien ?

- Le mardi et le mercredi, deux fois par mois.

- Ca n’a pas l’air si méchant. Et vous en avez pour longtemps ?

- Encore pour 5 mois.

- Et pourquoi il vous envoie des trucs pareils dans les veines ?

- Pour éviter que… Pour limiter… Parce qu’il y a juste un petit endroit où ils n’ont techniquement pas pu gratter les deux centimètres de marge de sécurité autour de cette pute qu’ils m’ont enlevée.

- Quel petit endroit ?

- Le bas de la colonne vertébrale. On me le laisse, vu que je suis un vertébré. Ce serait différent si j'étais une calamar géant. Pour le moment, soit il n’y a rien, soit il y a des cellules salopes. Impossible d’y voir quoi que ce soit. S’il y a des salopes, il n’y en pas beaucoup. Alors on les rétame sans lésiner, au cas où il y en aurait, ce qui n’est pas avéré. Et vous savez à coup de quoi on les massacre ? Un truc qui vous plairait. Du platine, ma jolie.

- Bof, comme nuance blond c’est assez détestable. Mais si c’est indiqué dans votre cas… alors je dis qu’il faut y aller.

Par kranzler - Publié dans : Des jours et des jours à Berlin - Communauté : ARCHITECTES D'INTERCOEURS
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Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 17:20

pub voiture 1930   Une quasi centenaire courbée sur une canne à lourd pommeau d’ivoire ou en sévère bec de canard ? Rient de tout cela. Vers huit heures, c’est elle qui sort la première de l’ascenseur, droite comme un I, élancée, et c’est ma fatigue qui m’empêche de sursauter de surprise. Les yeux lourds, je découvre devant moi une femme qui pourrait passer sans exagération pour une très jeune septuagénaire. Un pantalon bleu marine dont les plis impeccables tombent sur des escarpins bicolores portant fièrement quatre centimètres de talons. Un blazer dans les tons beiges rose thé, discrètement fleuri mais d’un chic fou et très sobre. Les cheveux, visiblement permanentés de la veille, sont d’un blond doré évoquant une crème légèrement brûlée, à peine caramélisée. Un teint lumineux, une science évidente du maquillage, un sourire inaltérable : c’est à peine si elle semble un rien effritée.

 

Et soudain, je me sens vaguement triste. Triste parce que je rentre dormir dans une heure etFrau KW-H 1950 que je préférerais continuer à la regarder aussi longtemps qu’il est permis. Triste et aussi un peu jaloux. De la réception, il est évident que je ne pourrais pas la voir déjeuner. Une fois arrivée dans la salle, je sais qu’elle sera livrée à mon collègue Jérémy. Jérémy, un garçon d’un dynamisme épuisant, souvent irréprochable dans son service mais un rien bourrin, il faut le dire. Et c’est lui, ce grand moulin à parole soûlant, qui va maintenant pouvoir profiter de sa radieuse présence. En quoi, je ne me trompe pas. Devant moi, il tombe instantanément sous le charme irrésistible de Madame Spengler que j’ai tenu à accompagner jusqu’à lui. Bien qu’évoquant souvent le sexe féminin en des termes imagés de consommateur allant droit au but et sans manières, il ne peut s’empêcher de sourire d’un sourire fin et délicat alors qu’elle  avance vers lui, juste quelques pas devant moi. Il fond en la voyant approcher de sa démarche assurée, à peine flottante. Il fond, et il a la finesse de comprendre en une fraction de seconde que c’est un ange rare et spécial que je viens lui confier.  

 

Lorsque je passerai le saluer avant de quitter mon service, il m’écoutera sans perdre un mot le récit du bouton vert et du bouton rouge, ouvrira des yeux grands comme des soucoupes à l’énoncé du chiffre 90. Elle est magique, résumera-t-il avant de me souhaiter bonne nuit. Et je pressens qu’il saura trouver tout à la fois le ton juste, l’attention – il sera parfait.

 

Que fait-elle de ses journées, pendant que je dors ? Elle me le raconte par petites bribes éparpillées, chaque matin où nous nous voyons. Elle visite pour la dernière fois, sans doute rêveusement, la ville où elle née il y près d’un siècle, une ville qu’elle n’a pas revue depuis vingt ans. Une ville où il lui reste une simple cousine pour toute famille. Ici ou là, elles se donnent rendez-vous pour aller visiter tel ou tel lieu – mais madame Spengler apprécie également de se déplacer seule, en taxi.

 

Knautschke 2Elle me parle du zoo, dont elle trouve toujours aussi magnifique la Porte Eléphantine. Me raconte que dans l’immense bâtiment de l’Aquarium, dans les années trente, un gardien faisait ses rondes de nuit accompagné d’un varan de Komodo, et cet étrange dragon de trois mètres de long l’accompagnait dans ses déplacements aussi fidèlement que l’aurait fait un banal chien de surveillance. Il est également question de Knautschke, le célèbre hippopotame. Knautschke, un des rares pensionnaires du zoo à avoir survécu aux bombardements. Jusqu’au jour où il devait succomber sous la charge de son fils ingrat, suite à une question de rivalité au sujet de Bulette, fille de l’un et sœur de l’autre, et dont ils avaient durant un certain temps tous deux fait leur maîtresse légitime et consentante.

 

Sans nostalgie, elle parle de ce qui a été, de ce qui n’est plus et de ce qui a remplacé ce quihoeniger berlin l n’est plus. J’imagine qu’elle cherche des traces, qu’elle confronte ses souvenirs à la réalité, s’amusant sans doute de ce jeu de miroir entre le regard et la mémoire. Car s’est femme qu’un rien amuse. Comme ce deuxième matin, où elle vient vers moi pour régler sa note. Elle s’interrompt un court instant en voyant un jeune couple qui souhaite me déposer sa clé – la trentaine molle, l’air de pas grand-chose.. Elle les observe avec toute l’attention de son regard pétillant, et ne peut s’empêcher de rire doucement une fois qu’ils se sont éloignés. Puis, avec une certaine fatalité accompagnée d’un léger haussement d’épaules :

- L’ennuyeux, voyez-vous, c’est que je ne sais même pourquoi je ris. C’est comique, non ? Je rie, mais je rie…. Ah oui, je voulais vous régler la note. La facture est déjà prête ?

- Non seulement prête, mais déjà réglée. Le jour de votre arrivée.

- Vraiment ? Alors ça aussi décidément, c’est comique, faire les choses sans s’en rendre compte. Un rien me fait rire et par moments j’oublie tout. Je vous ai dit que je suis née tout près d’ici, et que j’ai grandi juste en face du tribunal ? Le tribunal est toujours debout, mais l’immeuble n’existe plus, comme tant d’autres. Toutes ces ruines, à l’époque. Et curieusement, quand j’y repense ça ne me fait rien du tout.  

 

Et je souris, sans lui dire que sais déjà ces choses-là. Charmante, mais ancrée dans l’irréalité de son monde. Et d’une naïveté qui n’est pas sans me préoccuper. Dans son porte-billets qu’elle a ouvert devant moi, j’ai largement le temps d’apercevoir un centimètre bien tassé de grosses coupures. Billets de cent verts, billets de deux cents jaunes, et même aussi  un peu de violet – une effroyable épaisseur, une imprudence totale pour une dame aussi distraite. Son élégant sac à main qui serait si facile à arracher dans la rue pendant qu’elle regarde les gens, les immeubles. Ou encore, elle pourrait l’oublier dans un taxi – encore que non, cela me semble improbable car Madame Spengler date d’une époque où les femmes savaient tenir leur sac : avec une certaine fermeté élégante, sans jamais sans séparer un instant. Pour ma tranquillité, il faut quand même que je l’informe que nous disposons d’un coffre-fort, et que si elle le souhaite, elle peut y déposer une partie de ses espèces :

- Vous croyez, vraiment ?

- Je ne veux pas vous inquiéter, mais par prudence, à votre place je le ferais. La foule, tous ces déplacements que vous faîtes, ce serait trop bête. Un simple reçu à signer, et l’argent serait alors sous la  responsabilité de l’hôtel.

 

das plakatComme s’il pouvait lui arriver quelque chose, elle qui est venue rêver, descendue tout droit de sa planète de coton. Comme si les faits divers à la une des journaux étaient autre chose que de simples mots privés de réalité. Mais elle finit par admettre que je n’ai peut-être pas tort. Quelques millimètres de billets sortent de l’étui en cuir. Deux mille euros, que je glisse dans une enveloppe autocollante blanche sur laquelle j’agrafe le certificat du dépôt. Et trois agrafes valent mieux qu’une.

 

 

Et comme tous ces matins-là, vers neuf heures, je suis allé prendre mon métro. Ligne 6, une de celles qui passaient sous le secteur soviétique. Entre les stations Reinickendorfer Straße et Kochstraße, les rames circulaient sans s’arrêter. Personne ne montait et personne ne descendait. Et cela a été comme ça pendant près de trente ans.

 

 

Je change de ligne à Friedrichstraße. Quelque part dans un couloir du S-Bahn, entre le vomi et les canettes de bière, une portion de mur couverte de carreaux de faïence passablement ternis - une sorte de gris-beige blanc cassé poussiéreux et sans intérêt. Un discret panneau indique que cette triste mais historique céramique date de 1936, l’année des jeux olympiques de l’autre fou. Friedrichstraße, justement, la plus grande rue de Berlin. Si longue que d’après la légende on peut y observer la rotondité de la Terre.  Encore que, je ne sais pas – il est bien connu que toutes les légendes berlinoises sont fausses. Je suis presque certain que Madame est venue dans cette rue, ou qu’elle va venir s’y livrer au jeu de la superposition des images. Je ne sais ce qu’elle a pensé de ce qu’elle a vu. Peut-être rien. Parce qu’honnêtement, il n’y a rien à penser du tout. Sauf que c’est très laid et très quelconque. Mais je ne crois pas qu’elle se soit arrêtée à ça.

 

 

Je dormais profondément le matin où elle quitté l’hôtel, et c’est sans doute aussi bien ainsi.Potsdamer-Platz Mon collègue Samuel m’a raconté, en souriant. Lorsqu’elle est descendue, il lui a évidemment rappelé l’enveloppe blanche dans le coffre. L’enveloppe, bien sûr qu’elle se souvenait. Mais trois quart d’heure plus tard, après avoir déjeuné, elle flottait de nouveau dans l’apesanteur de sa planète de coton. Deux mille euros que j’aurais déposés dans votre coffre ? Alors ça, c’est curieux. Je ne me rappelle pas du tout. Une fois rentrée chez moi, je me serais peut-être aperçu qu’il manquait de l’argent dans l’étui. Mais, voyez-vous, je me serais dit : ma pauvre fille, tu as beaucoup trop dépensé. C’est amusant, non ?     

 

 

 

 

 

 

 

 

Par kranzler - Publié dans : Chambre double, vue jardin - Communauté : ARCHITECTES D'INTERCOEURS
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