Il s’était mis au lit, avec les gestes un peu secs et routiniers qu’ont les célibataires
et en pensant qu’il n’avait rien de plus utile à faire.
Il ne s’était pas endormi tout de suite, à cause de la chaleur. Fenêtre ouverte ou fenêtre fermée, cela revenait au même mais il préférait ouverte, pour écouter au loin les bruits de la ville qui étaient toujours discrets en été. La chambre sentait l’essence de citronnelle, qui repoussait plus efficacement les moustiques que les oranges percées de clous de girofle.
Citronnelle, cela l’amenait à repenser aux remèdes de bonne femme qu’employait sa grand-mère. Les frictions aux camphre pour les contusions, la vaseline goménolée pour désencombrer le nez, la quintonine avec son goût amer – à chaque mal sa solution de fortune.
L’été, pour ne pas être ennuyée par les guêpes dans la maison, elle
disposait un peu partout dans le jardin des petits flacons de verre remplis d’un fond d’eau sucrée, de sic orange ou de pschitt citron, trois ou quatre centimètres pas plus. Elle lui avait
expliqué que les guêpes trouvaient toujours l’entrée mais jamais la sortie et qu’elles finissaient noyées par gourmandise.
Dans l’ensemble, la méthode donnait
de bons résultats ; les guêpes jugeant qu’il y avait du
sucre en abondance dans le jardin n’avaient pas souvent l’idée d’entrer dans les pièces de la maison. Un été cependant cela
avait failli très mal tourner. Elle avait dû forcer la dose ou verser dans les flacons une mixture savoureuse particulièrement attirante, un mélange qui leur avait tellement plu qu’elles avaient
fini par construire leur nid dans le jardin, tout près de la maison.
Elle avait bien vu l’entrée du nid, le long du mur à gauche du pied de dahlia, et pensait qu’il suffirait d’y verser un peu d’eau bouillante pour les étourdir. C’était ce qu’elle était en train de faire au moment où il était arrivé, elle tenait encore la bouilloire dans la main, et quelle chance inouïe elle avait eue, parce que s’il n’était pas venu lui rendre visite ce jour-là elle aurait sans doute continué à verser sans voir l’essaim qui venait dans son dos. En une fraction de seconde ils s’étaient retrouvés encerclés. Dix guêpes d’abord, puis le double, elles venaient de toute part, mauvaises, puis … Est-ce qu’il ne lui avait pas sauvé la vie en lui disant de lâcher sa bouilloire et en la tirant de force à l’intérieur de la maison ? Sur le moment il ne s’était pas posé la question mais maintenant il se disait que oui, peut-être. Ils s’en étaient tirés à bon compte, sans la moindre piqûre – un miracle.
En fin de compte, les remèdes de bonne femme l’avaient fait tenir longtemps. On pouvait dire qu’elle avait eu une belle vieillesse, une vieillesse de petite dame à la silhouette mince et agile, qui mangeait raisonnablement et buvait peu – de temps en temps un verre de Bénédictine ou de Chartreuse le dimanche.
Des malaises passagers, elle en avait bien quelques uns. Lorsqu’elle descendait faire ses provisions au village, elle n’oubliait jamais de mettre dans son cabas noir un sucre enveloppé dans un mouchoir et un flacon de liqueur spéciale contre les vertiges. Et bien sûr, elle faisait de même en allant à la messe, sauf que le flacon, chaque dimanche matin, elle le mettait alors dans son sac à main.
La liqueur, elle s’en était servi pour la
dernière fois l’après-midi d’un premier septembre, l’année où il rentrait à l’université, précisément la veille du jour des inscriptions. Elle remontait du village à pied. C’était juste en bas de
la côte, cent mètres de plus et cela se serait produit chez elle. Il était tout seul chez ses parents ce jour-là, la fermière devant chez qui c’était arrivé était venue le prévenir en 4L et
avalait la moitié de ses mots – le reste du temps aussi on avait du mal à la comprendre tant elle avait un débit important, mais là c’était pire, une crue de paroles, et en plus elle
pleurait.
On attendait les secours, c’était l’heure où les gens rentraient de la plage, une voisine qui en arrivait justement lui avait glissé une serviette de bain pliée sous la tête, pour que ce soit moins dur. Elle se trouvait allongée sur le dos dans la position même où elle était tombée, le visage reposé comme si elle faisait la sieste. Elle avait quand même dû sentir le malaise arriver parce qu’elle avait eu le réflexe de déboucher le flacon. Elle le tenait encore dans la main, le sucre était tombé sur la route en se cassant en deux morceaux et quelqu’un lui avait tendu le mouchoir qui s’était envolé dans un buisson quelques mètres plus loin. C’était trois semaines après l’épisode des guêpes. Il n’avait pas eu de chagrin intense parce que la mort avait frappé vite et bien, et parce que sa vraie vie à lui était sur le point de commencer.
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires



que je préférerais continuer à la regarder aussi longtemps qu’il est permis. Triste et aussi un peu jaloux. De la réception, il est évident que je ne pourrais pas la voir déjeuner.
Une fois arrivée dans la salle, je sais qu’elle sera livrée à mon collègue Jérémy. Jérémy, un garçon d’un dynamisme épuisant, souvent irréprochable dans son service mais un rien bourrin, il faut
le dire. Et c’est lui, ce grand moulin à parole soûlant, qui va maintenant pouvoir profiter de sa radieuse présence. En quoi, je ne me trompe pas. Devant moi, il tombe instantanément sous le
charme irrésistible de Madame Spengler que j’ai tenu à accompagner jusqu’à lui. Bien qu’évoquant souvent le sexe féminin en des termes imagés de consommateur allant droit au but et sans manières,
il ne peut s’empêcher de sourire d’un sourire fin et délicat alors qu’elle 
n’est plus. J’imagine qu’elle cherche des traces, qu’elle confronte ses souvenirs à la réalité, s’amusant sans doute de ce jeu de miroir entre le regard et
la mémoire. Car s’est femme qu’un rien amuse. Comme ce deuxième matin, où elle vient vers moi pour régler sa note. Elle s’interrompt un court instant en voyant un jeune couple qui souhaite me
déposer sa clé – la trentaine molle, l’air de pas grand-chose.. Elle les observe avec toute l’attention de son regard pétillant, et ne peut s’empêcher de rire doucement une fois qu’ils se sont
éloignés. Puis, avec une certaine fatalité accompagnée d’un léger haussement d’épaules :
Mon
collègue Samuel m’a raconté, en souriant. Lorsqu’elle est descendue, il lui a évidemment rappelé l’enveloppe blanche dans le coffre. L’enveloppe, bien sûr qu’elle se souvenait. Mais trois quart
d’heure plus tard, après avoir déjeuné, elle flottait de nouveau dans l’apesanteur de sa planète de coton. Deux mille euros que j’aurais déposés dans
votre coffre ? Alors ça, c’est curieux. Je ne me rappelle pas du tout. Une fois rentrée chez moi, je me serais peut-être aperçu qu’il manquait de l’argent dans l’étui. Mais, voyez-vous, je
me serais dit : ma pauvre fille, tu as beaucoup trop dépensé. C’est amusant, non ?
Derniers Commentaires